Portraits de génies // Jean-Louis Dumas et ses doux dingues

Les « doux dingues », c’est comme ça que Jean-Louis Dumas avait baptisé ses collaborateurs chez Hermès, sa bande, son clan professionnel, son équipe. J’adore cette expression car elle est aussi charmante que surprenante, appliquée à un univers que l’on imaginerait tout ce qu’il y a de plus sérieux, guindé et dénué de frivolité.

En fait il y a quelques semaines, j’ai assisté à une conférence animée par Christian Blanckaert intitulée « Luxe en 2014: réinventer la magie… ». Christian Blanckaert a été DG de la Maison Hermès pendant 13 ans, à la grande époque de Jean-Louis Dumas, et il nous a raconté ce soir-là des anecdotes qui m’ont absolument époustouflée.

D’abord, pour ceux qui l’ignorent, Jean-Louis Dumas était un personnage hors du commun. « Doué d’un humour décapant, adorant faire le pitre, Jean-Louis Dumas était un chef de bande qui savait entraîner ses troupes derrière lui. Ses yeux rieurs, pleins de malice, allaient avec son goût de la fête. » (Le Monde, 03.05.10). Évidemment, ce n’est pas exactement l’image que l’on se fait du CEO d’une Maison de Luxe, encore moins aujourd’hui! Et c’en est d’autant plus rafraîchissant.

Au cours de son intervention, Christian Blanckaert nous a parlé de la gestion de l’irrationnel chez Hermès, du temps de J.L. Dumas. Euhh, kézako? Selon le Larousse, l’irrationnel c’est « Ce qui est en dehors du domaine de la raison ou qui s’y oppose. » En clair, cela signifie que pour entraîner la création au sein de sa Maison, la rendre plus libre, susciter l’inventivité chez ses équipes, J.L. Dumas incarnait lui même l’irrationnel, la folie, et entraînait ses collaborateurs à en faire de même.

Par exemple, il avait lancé l’idée du thème annuel chez Hermès, repris aussi bien dans les somptueuse vitrines de ses boutiques que pour la soirée annuelle des employés. C’est ainsi que l’année de la Musique, tous les collaborateurs (y compris Christian Blanckaert, les vendeurs des boutiques, tous tous tous) se sont retrouvés à faire des petites vocalises quotidiennes dans leurs moments de pause ; ou que lors d’une soirée de fin d’année, J.L. Dumas aurait terminé sur scène en maillot de bain avec masque et tubas, pour le plus grand bonheur de son public.

J.L. Dumas incitait à la plaisanterie, au jeu, au délire. Il avait créé des zones de non-droit chez Hermès pour laisser place à l’imagination. Il était persuadé que si l’extravagance régnait en maître en interne, elle générerait une créativité illimitée chez les siens, et surtout qu’elle dépasserait les portes de sa propre Maison pour mieux se propager à l’extérieur.

D’ailleurs, lorsqu’il recevait pour un événement, il indiquait sur l’invitation « Jean-Louis Dumas et ses « complices » seront heureux de vous recevoir… » Il entretenait savamment ce rapport à l’étonnement, à la surprise. C’est typiquement ce qu’on appelle une stratégie de rupture. Le Monde rapporte: « Dans la maison, il est adulé : il préfère mêler humour et poésie plutôt que de parler chiffres. A un analyste financier qui le questionnait sur sa stratégie financière, il répond : « Que mes petits-enfants soient fiers de moi. »

L’irrationnel déconcerte, il dérange (mais pas tant que ça et généralement pas pour longtemps), il déroute, désoriente, désarçonne. Il est inversement proportionnel à l’expectation. Moins on l’attend, plus il épate.

Jean-Louis Dumas s’est engagé hors des sentiers battus, il a appliqué ce qui était sa philosophie de vie à son travail, et grand bien lui en a pris, quand on connaît l’ascension fulgurante qu’a connu Hermès sous son influence.

On devrait tous cultiver le grain de folie qui est en nous. Le faire éclore, l’accueillir chaleureusement, le câliner, le dorloter patiemment, l’entretenir, lui faire faire son petit exercice quotidien, le chérir, l’estimer pour lui permettre de s’épanouir, de s’élargir, de se développer, afin qu’il puisse prendre toute son aise, enfin, et nous mener à notre insu aux confins de notre extravagance personnelle.

Merci, Christian Blanckaert, pour ces belles anecdotes rapportées.

Bonnes journée à vous, les doux dingues!

Ci-dessus un mot de remerciement de Jean-Louis Dumas à Inès de La Fressange (oui, car j’ai oublié de vous le dire, mais c’est lui qui est à l’origine de ces merveilleux croquis qui fleurissent sur le site Internet d’Hermès!)

Photo 1 / Paris Match Toshiyuki Aizawa, Reuters – Photo 2 / Theselby.com